CIBM2024 : Innover pour faire face à la hausse des prix des matières premières

Michel Morgan

janvier 14, 2026
Matières premières

Les enjeux majeurs de la hausse des prix des matières premières pour la filière boulangerie

Depuis plusieurs années, la hausse des coûts des matières premières exerce une pression sans précédent sur la filière boulangère, qui a vu ses marges diminuer considérablement. Lors de la 7e édition de la Convention Internationale de la Boulangerie Moderne (CIBM2024), près de 230 professionnels se sont réunis à Paris pour discuter des stratégies permettant de gérer cette crise tout en innovant. L’impact de la flambée des prix touche tous les maillons de la chaîne, du producteur au consommateur, et oblige à repenser complètement l’approche traditionnelle de fabrication et commercialisation.

La multiplication des événements géopolitiques, la crise énergétique persistante et les tensions sur les marchés internationaux ont provoqué une augmentation historique des coûts du beurre (+12 % au dernier trimestre 2023), du chocolat (+53 %), ou encore du sucre, dont la volatilité est devenue inquiétante. Cette inflation a un effet sibyllin : elle contraint les artisans et les industriels à ajuster leurs recettes et leurs méthodes de production pour conserver leur compétitivité.

Ce constat a notamment été souligné par Michael Ballay du cabinet Food Service Vision, qui a relevé une explosion de plus de 200 % de nouvelles références produits dans les catalogues de 2024, preuve que l’innovation devient la clé de la survie. D’un côté, cela signifie abandonner progressivement certains ingrédients coûteux pour des alternatives végétales et, de l’autre, concevoir des produits adaptés aux nouvelles attentes des consommateurs, sensibles à une consommation plus responsable et plus saine.

Dans ce contexte, la gestion des ressources et la optimisation des processus de production deviennent des préoccupations majeures. Les boulangers doivent travailler avec leurs fournisseurs et distributeurs pour sécuriser leur supply chain, réduire les gaspillages, et maîtriser les fluctuations incessantes des coûts. Cette adaptation, bien que complexe, ouvre également la voie à des opportunités inédites : développement de produits bio ou “clean label”, utilisation accrue de farines anciennes ou alternatives, ou encore expérimentation d’ingrédients locaux moins exposés à la volatilité internationale.

Face à ces défis, certains groupes comme Carrefour ont d’ores et déjà engagé des démarches structurantes, à l’image de leur programme Act for Food qui cherche à réduire l’ajout de sucre dans leurs produits. Cette réduction, préconisée par des acteurs comme Jean-François Loiseau (ANIA/ANMF), pourrait s’étendre à une charte collective, à l’instar de ce qui a été fait sur le sel, montrant que la collaboration sectorielle est un levier essentiel pour renforcer la résilience des entreprises.

Une réglementation en constante évolution et ses conséquences

En 2024, le secteur a frôlé l’impact d’une taxe sur les produits sucrés qui aurait grevé le prix du croissant de 10 %. Si cette mesure a été momentanément écartée, elle reste un spectre dans l’esprit des professionnels. Cette perspective les incite à anticiper les évolutions réglementaires et à accélérer leur démarche d’innovation, car l’adaptation ne se limite plus aux seuls prix mais s’étend désormais à la conformité aux standards sanitaires et environnementaux.

Une fiche technique publiée par la DAJ détaille les mesures visant à aider les entreprises à faire face à la flambée des prix dans les marchés publics, soulignant le cadre réglementaire dynamique et les possibilités de négociation de révision des contrats en fonction des aléas des matières premières. Cette initiative montre que la question dépasse le simple domaine des artisans et touche l’ensemble des acteurs économiques.

Les entreprises qui adoptent une stratégie sur plusieurs années sont assurément mieux armées. Selon cette analyse, une couverture planifiée sur 3 à 4 ans permet de maintenir une compétitivité enviable sur le marché et d’anticiper les mouvements de la supply chain. Il en va de même pour la maîtrise des stocks, souvent au cœur des débats, où l’équilibre entre une gestion rigoureuse et la nécessité de sécuriser les matières premières est un exercice de haute voltige.

Innovation et adaptation : les leviers pour breakeven face à la flambée des prix

L’innovation a été sans conteste le sujet phare de la CIBM2024. Face à la montée des prix des matières premières, les boulangers innovent dans leurs recettes comme dans leurs modes de production. On observe notamment une substitution progressive d’ingrédients classiques par des alternatives végétales : la crème végétale a connu une hausse spectaculaire de 67 % en adoption, notamment grâce à des solutions hybrides mixant produits animaux et végétaux proposées par des fournisseurs comme Vandermoortele.

Cette métamorphose des recettes répond aussi à une demande croissante des consommateurs. Pas moins de 40 % des Français souhaitent désormais intégrer plus de produits végétaux dans leur alimentation, qu’ils soient citadins ou ruraux. Ces tendances obligent à réinventer en continu les gammes de produits pour répondre à des attentes multiples, toujours soucieuses de qualité, d’authenticité et d’originalité.

Les chaînes comme Marie Blachère illustrent ce dynamisme par des initiatives audacieuses, tels que la vente en lots (90 % des baguettes sont vendues par 4) ou les nouvelles offres de fin de journée à base de pizzas qui ont su séduire une nouvelle clientèle. Cette réactivité est aussi un atout face à la concurrence des bake-off, ces produits partiellement cuits qui représentent aujourd’hui 37 % des produits frais de boulangerie-viennoiserie-pâtisserie en Europe.

Le tableau ci-dessous éclaire l’évolution récente de certains coûts clés et leurs impacts en termes d’adaptation :

Matière PremièreHausse des Prix en % (2023-2024)Adaptations ObservéesConséquences pour les Boulangers
Beurre+12 %Recettes végétales, alternatives végétalesReformulation, hausse du coût de revient
Chocolat+53 %Moins utilisé, alternatives fruitéesDiminution de marges sur produits chocolatés
SucreVolatileRéduction volontaire, programmes R&DProduits adaptés, renouvellement des offres
Crème végétale+67 % (adoption)Alternatives mixtes végétal/animalNouvelle clientèle engagée, image innovante

Optimiser les processus via la technologie durable est aussi un angle stratégique. La division Bakery de Lesaffre propose des solutions d’intelligence artificielle pour mieux piloter le marketing, en prenant en compte les goûts et habitudes des consommateurs afin de booster leur fidélisation. En parallèle, des innovations telles que des vitrines connectées au Japon, capable d’analyser les émotions des clients, promettent une révolution dans la façon dont le secteur interagit avec ses publics.

Par ailleurs, l’intégration grandissante de la gestion automatisée des achats et une meilleure maîtrise de la supply chain confèrent un avantage déterminant. Ces outils, combinés à une démarche d’économie circulaire, permettent de réduire les déchets et d’augmenter la rentabilité tout en contribuant à la préservation des ressources naturelles.

Stratégies concrètes pour la gestion durable des ressources et réduction des déchets

Pour accompagner la filière dans cette complexité croissante, les professionnels peuvent s’appuyer sur plusieurs leviers essentiels liés à la gestion des ressources et à la réduction des pertes. Parmi les mesures les plus efficaces identifiées lors du CIBM2024 :

  • Optimisation de la supply chain : contractualisations avec des fournisseurs locaux ou engagés dans une démarche de durabilité, permettant de limiter l’exposition à la volatilité mondiale des prix.
  • Mise en place d’un inventaire dynamique pour adapter les commandes en temps réel, réduire les stocks dormants et anticiper efficacement les besoins à court et moyen terme.
  • Réduction des déchets alimentaires à travers la reconversion des invendus, le recyclage des matières organiques ou la réutilisation de certains sous-produits dans d’autres processus.
  • Formation des équipes à une approche plus durable et sensibilisation aux bons gestes pour limiter les pertes en cuisine et au sein du point de vente.
  • Économie circulaire, notamment par l’utilisation d’emballages biodégradables ou réutilisables, et une communication transparente auprès des consommateurs incitant à une consommation responsable.

La mise en œuvre de ces actions nécessite cependant un accompagnement robuste, notamment via des outils numériques adaptés, mais aussi par une gouvernance agile capable de réagir rapidement face aux fluctuations des prix et aux attentes du marché, comme détaillé dans une fiche technique dédiée aux marchés publics.

Un exemple probant vient du groupe Poulaillon, qui a su moduler son offre en fractionnant les portions avec sa mauricette multi-usages, et en associant ses produits à des boissons dans des espaces café repensés pour s’adapter aux nouveaux moments de consommation. Cette approche conjointe de diversification de l’offre et d’optimisation des flux démontre que l’innovation ne se limite pas aux recettes mais embrasse toute la dimension commerciale et environnementale.

L’adaptation face à un marché en mutation : cas internationaux et perspectives d’avenir

Le CIBM2024 a également mis en lumière les adaptations réussies dans différents contextes internationaux, qui enrichissent la réflexion nationale. En Tunisie, par exemple, la pâtisserie artisanale a intégré à son offre une large part de produits français pour assurer une consommation régulière tout au long de la journée. Cette hybridation entre traditions souligne la nécessité d’être à la fois réactif et ouvert aux échanges culturels pour innover.

La Bulgarie offre un autre éclairage, avec un secteur industriel boulanger très outillé face à un artisanat qui peine à se relever depuis la crise sanitaire. Le pain blanc pré-emballé y domine à 80 % et les innovations se recentrent maintenant sur la diversification nutritionnelle et les fermentations longues. Ces dynamiques illustrent bien comment la gestion des prix matières premières rejoint la volonté d’adopter des méthodes plus durables et innovantes face aux contraintes.

En France, la montée en puissance du bake-off et des chaînes de bakery est également un phénomène structurant. Avec 11 % de parts de marché et 60 % de production internalisée, ces acteurs modifient profondément la scène concurrentielle, obligeant les artisans traditionnels à renforcer leur authenticité tout en intégrant nécessairement des solutions modernes d’optimisation.

Ces évolutions sont organisées dans un contexte où la communication autour des prix justes et du rôle social des boulangers se développe. Voir les boulangeries comme un élément clé de la cohésion sociale, et les valoriser à leur juste valeur, est indispensable pour la pérennité du secteur. La médiatisation qui met parfois l’accent sur les prix bas néglige les processus complexes et les investissements réalisés pour faire face à la crise.

Enfin, le salon Sirha à Lyon, prévu en janvier, s’annonce comme une scène majeure pour découvrir ces innovations et échanges internationaux, rassemblant 470 exposants et mettant en avant les dernières tendances et technologies durables en boulangerie.

Nouvelles tendances et innovations produits pour captiver les consommateurs de demain

Pour rester compétitives, les entreprises boulangères misent désormais sur une diversité d’offres répondant aux différentes envies et horaires de la journée. Selon Blandine Daugenet et Marie Menanteau, 8 consommateurs sur 10 expriment un désir marqué pour la nouveauté en boulangerie. Le succès viral d’un croissant fourré original, le « Crompouce », qui a vu ses ventes grimper de 185 %, illustre bien cette quête incessante d’innovation.

Les tendances majeures en création produit mêlent ainsi créativité graphique (« arti-bakery »), authenticité avec l’emploi d’ingrédients anciens ou locaux, et ultra-gourmandise avec des surprises au cœur même des viennoiseries. Cette diversification est également boostée par la culinarité nomade, avec des propositions adaptées aux consommateurs pressés, comme les sandwichs sucrés ou salés emportés.

Ces dynamiques se conjuguent avec la montée des concepts hybrides et multifonctions. Le groupe Poulaillon, par exemple, combine ses produits phare à une offre boisson diversifiée, tandis que certains espaces en boutique sont désormais pensés pour accueillir aussi bien les travailleurs actifs que les clients cherchant un moment de détente, avec un agencement modulable et connecté.

Le succès de ces innovations repose également sur une maîtrise accrue des outils numériques, permettant de tester les nouveautés au sein de panels consommateurs, comme le fait Carrefour, ou d’affiner la communication et la fidélisation via des technologies d’intelligence artificielle.

À mesure que la filière boulangerie se transforme, ces innovations représentent autant de chances de compenser la pression des prix matières premières par une offre différenciante qui capte les parts de marché tout en valorisant le savoir-faire et en réduisant l’impact environnemental.

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